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- BIENVENUE SUR LES
PAGES SPECIALES DE TORERIA.NET
L'HEBDOMADAIRE INTERNET DE LA
TAUROMACHIE
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- TONIO
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- Quelques jours...
ça ne faisait que quelques jours
que Tonio s'affairait entre quatre murs
sales, tachés de sang, dans ces
abattoirs de Séville.
- Un boulot pas
très valorisant certes, mais qui
avait au moins le mérite de le
sortir du désespoir dans lequel
il s'était enlisé de plus
en plus profondément. Il
réapprenait à vivre,
à redresser modestement sa
tête d'homme.
-
- Ce qui l'avait surpris
au premier abord, c'était
l'odeur, particulière, qui vous
pénètre par tous les
pores, s'incruste dans les tissus et ne
vous quitte plus, mélange de
sang, d'urine, de graisse et de
merde... et puis il y avait par dessus
tout cette odeur de mort qui planait
dans tous les coins. Celle-là il
la connaissait depuis longtemps. Il
avait réussi à se
l'apprivoiser. Mais le pire,
c'était surtout ce sol, ce sol
traitre, glissant, comme savonné
par un larbin zélé... une
vraie patinoire.
- Regarder où l'on
met les pieds... - enfin les pieds...
le pied plutôt, et surtout cette
foutue prothèse qui lui servait
de jambe droite et qui pouvait à
tout moment lui jouer un sale
tour.
- Rester debout, rester
digne, éviter de s'aplatir comme
une serpillière usée...
éviter les rires que ne
manquerait pas de déclencher
chez ce nino qui l'accompagnait, la vue
de ce pathétique " payaso"
essayant vainement de se redresser en
agitant
désespérément son
pilon... la honte ! … Rester digne...
toujours !
-
-
- Des clameurs
extérieures, suivies de
crépitements de poêle
à frire l'arrachèrent
à sa morosité. Les
arènes toutes proches
étaient en
ébullition.
- Nino ! Tu es
prêt ? Le premier toro ne va pas
tarder à arriver, et à
mon avis il va lui manquer une oreille
ou peut être les deux...
- Et peut être
aussi la queue Tonio
- Y el rabo tambien
nino, porque no ?
-
- Les crépitements
redoublèrent.
- Ça devait
être bien pensa Tonio
- C'était la
première fois depuis qu'il avait
pris ses nouvelles fonctions qu'avait
lieu une corrida et c'était la
première fois aussi que, par la
force des choses, il n'y était
pas.
- Et maintenant, pour la
première fois aussi, il allait
voir arriver des toros morts sans les
avoir vus combattre. Il pourrait les
caresser, leur tâter les cornes,
juger l'estocade... Piètre
consolation peut être... mais
retrouver cette odeur, retrouver ce
contact...
- Ce contact...
- Il s'assit, les mains
sur les tempes
- C'était... il y
a longtemps c'était... hier
!
-
-
- Séville l'avait
vu naître en 1831, le 6
février exactement. Voir le jour
à Séville, c'était
déjà tomber dès le
berceau dans le temple de la
tauromachie. Comment ne pas être
" aimanté " par les toros ? Il
n'avait pas opposé de
résistance particulière
à ses penchants naturels... Tout
jeune il voulait être torero, il
serait torero... Il fut torero, lui,
Tonio, devenu obscur manoeuvre dans ces
abattoirs sans joie.
- Certes l'apprentissage
fut difficile. Il fallait être
comme un roc, endurer bousculades et
cornadas. N'avoir qu'une idée en
tête. Toreer, toreer le plus
possible, ce qui n'était pas
évident, les ganaderos
n'étant pas forcément
enclins à l'indulgence envers
ces " maletillas ", ces va-nu-pieds,
qui faisaient des kilomètres
avec un quignon de pain et un baluchon
de forture pour s'essayer face à
des torillons la nuit tombée
faute de participer à des
tientas. Mais à force de
volonté et d'expériences
pas toujours heureuses, il avait su,
faute de mentor, se forger tout seul un
solide bagage et une réputation
naissante, qui lui permirent
d'intégrer bientôt la
quadrilla du maestro Juan Lucas Blanco,
avec qui il allait laisser pousser ses
ailes qui lui permettront par la suite
de se lancer dans une carrière
de matador.
-
- Il réalisa son
rêve en prenant l'alternative le
30 octobre 1853 à Las Ventas,
avec pour parrain le fameux Torero
Cuchares. La carretera était
alors Avenue vers des lendemains qui ne
tardèrent pas à
chanter.
- Cette envie qu'il
avait, cette faim de triompher, lui
permirent d'aller de succès en
succès.
- La gloire le guettait,
la gloire l'a saisi...
- Existence fastueuse...
la fête, les femmes, l'argent...
cet argent toujours rêvé,
mais devenu accessible puisque tombant
comme pluie par temps d'orage... cet
argent que l'on s'empresse de
dépenser sans compter... vivre
sans entrave, profiter, profiter
pleinement de l'instant présent
sans penser aux lendemains...
-
- En 1857, il ne fit pas
moins de quarante corridas.
- Mais, la couronne de
laurier a beau être
agréable à porter, elle
n'en est pas moins fragile et il en fit
l'expérience en ce 1er juin de
cette année, où, toreant
à la Plazza de Puerto de Santa
Maria, son compagnon de cartel, le
Sévillan Manuel Dominguez, se
fit grièvement blesser,
après avoir été
balloté comme une poupée
de chiffons. Il en gardera toujours un
souvenir cuisant, comme une blessure
dans sa chair qui ne cicatriserait pas.
Mais bon … on essaie de mettre les
mauvais jours au plus profond de
soi-même, avec le mouchoir
par-dessus, si on ne veut pas
sombrer... c'était... il y a
…
-
- Ensuite, il y a eu le
défilé des grandes
plazzas, Madrid, Séville...
où il laissa son empreinte avec
des succès retentissants.
- Et puis, ce
satané 7 juin 1869 ! Ça
devait être un grand jour
à Las Ventas, avec à
l'affiche Lagartijo et Frascuelo, les
coqueluches du moment. On avait mis les
petits plats dans les grands, la foule
se pressait dans une ambiance festive.
Du vrai bonheur... sauf que les toros
de Vicente Martinez laissaient de prime
abord dubitatif quant à leur
éventuelle collaboration...
Pero, asi es... verremos !
- Putain de
journée en effet.... gravement
blessé, on dut l'emmener
précipitamment. Le sang pissait
abondamment de sa jambe droite
lacérée, et il fallut
l'allonger vite fait sur le lit de
l'infirmerie. Le chirurgien fit ce
qu'il put pour rafistoler les chairs,
mais resta sceptique... la blessure
n'était pas belle à voir,
elle avait absorbé des
saletés... ça se
présentait mal...
- En effet, une infection
ne tarda pas à se
déclarer, et il fallut se
résoudre, la mort dans
l'âme, à recourir à
l'extrême... trancher, au propre
comme au figuré, dans le vif du
sujet.
- La scie,
acérée pour la
circonstance dut alors faire son
office. Le maestro, à qui on
avait fait ingurgiter une rasade
d'alcool fort, serra les dents sur son
cigare. Ne pas pleurer... rester
digne... rester maestro quoi qu'il
arrive, au delà de toutes les
souffrances...
- Mords Tonio, mords,
mords à pleines dents... il n'y
aura peut être pas de
lendemain... mords ce cigare, mords
!...
-
- Cette indicible
souffrance endurée les dents
serrées sur le " puro ", ce
bruit qui te remplit la tête et
te fait vibrer le corps entier lorsque
la scie attaque les chairs, lorsque la
scie attaque l'os, lorsque tu
t'abandonnes aux mains d'on ne sait
qui, tellement tu es
désemparé, un rien parmi
les riens, un rien qui
préférait mourir, un rien
qui s'évanouit... Et puis ce
réveil dans la souffrance qui te
fait réaliser que tu n'as plus
qu'une jambe... Ne pas pleurer, rester
digne surtout, rester digne jusqu'au
bout, toujours, jusqu'au bout de la
nuit... jusqu'au bout de ta
nuit...
-
- Un pharmacien, par on
ne sait quel arrangement, avait pu
récupérer ta jambe et
l'avait exposée dans son
officine. Geste de commerçant,
geste d'aficionado ? Les deux ? En
attendant, devenue objet de
curiosité pour certains, objet
de dévotion pour la
majorité des autres, on venait
bien sûr des alentours, mais
aussi de loin et même un peu plus
pour voir la " pierna derecha " de
l'idole déchue, trempant dans
son enveloppe de verre. On achetait une
potion quelconque, pas chère,
dont on savait pertinemment qu'elle ne
servirait à rien, pour se donner
une bonne excuse, une bonne conscience,
et ne pas être taxés de
voyeurs malsains, et on repartait
à pas lents devant ce membre
devenu inutile d'un demi-dieu
crucifié.
- Par une curieuse
coïncidence, dont la vie à
quelque fois le secret, la rue
où se tenait la pharmacie se
nommait " la Calle del Desangano ", la
rue de la Désillusion.
- Avoir ses propres
reliques de son vivant hombre, il faut
le faire...
-
-
- Le public, ton public
reconnaissant, " les aficionados a los
toros " amis ou inconnus, ont tenu
à te rendre un hommage
mérité. Tu t'en souviens
maestro de cette marque de ferveur que
tu gardes comme une perle rare
incrustée à jamais dans
le coeur... Le 31 octobre 1869 à
Madrid, on t'a fait faire une " vuelta
" mémorable dans ces
arènes qui t'ont vu triompher...
ces cris qui scandaient " torero,
torero... " et ta cuadrilla qui ne
cherchait même pas à
cacher ses pleurs.
- Un grand hommage pour
un grand torero.
- Ce devait être un
point final, le point sur le i du mot
fin d'une brillante carrière...
mais non … ta fierté, ta hargne
de rester toi, de rester torero,
d'essayer encore et toujours, contre
vents et marées, t'a fait oser
remettre l'habit de lumière en
faisant fi des conseils de tes proches,
et te produire de nouveau dans des
arènes... tu as osé le
faire, hombre, et avec ta
prothèse, plaza de Badajoz les
14 août 1871, et ensuite à
Valencia, et puis à
Séville, chez toi... tu as eu ce
courage là Tonio...
-
- Mais reconnais, que
n'avoir qu'une jambe valide, il fallait
la conserver, la cacher devant le toro,
sous peine de prendre encore un mauvais
coup et devenir comme un homme tronc
coupé de ses racines.
- Alors progressivement,
le public t'a boudé. On ne
venait plus voir l'idole d'hier, mais
celui qui était devenu à
son corps défendant " la pata a
la John Silver " des plazas
ibériques, diminué
physiquement et moralement. Cette rage
qui t'avait habité pendant des
années, n'y était plus.
Tu étais blasé,
déçu, meurtri dans ta
chair et dans ton orgueil. Tes
admirateurs d'hier se sont peu à
peu détournés de toi,
jusqu'à t'abandonner à
une coupable solitude.
- " Asi es la vida "...
Lorsqu'on tutoie le ciel, plus dure est
la chute, n'est-ce pas, toi Icare aux
ailes écarlates... On a
tôt fait de te remiser dans la
valise des souvenirs enfouis. La gloire
est éphémère
hombre...
- Et maintenant... plus
d'honneur, plus d'argent... l'oubli...
c'est pour cela que tu es là
aujourd'hui Tonio que tu essaie de
rester vertical sur ce qui ne ressemble
pas, même de loin, au sable des
arènes...
- Les clarines se sont
tues, et les clameurs aussi... asi es
!
-
- - Oh Tonio, tu dors ?
Le toro arrive !
- Tonio sortit de ses
pensées. Effectivement le toro
arrivait... cette odeur qui t'a suivie
hombre... tu la retrouves.... ce poil
que tu carresses, tu le connais...
laisses toi aller Maestro... laisses
toi aller …. Quieto ! Quieto ! … Sents,
touches... retrouves maintenant ce qui
a été ta vraie vie,
abandonnes toi...
-
- Dis-moi, au fait
Tonio, … ça ne fait que quelques
jours que je te connais, je pense que
nous nous entendons bien non ?
- Bien sûr
Nino... que pasa ?
- Je ne connais pas
encore ton vrai nom …
- Qu'est-ce que
ça peut te faire ? … c'est
important ?
- Oh, moi tu sais, je
dis ça comme ça …
- Alors c'est parfait
!
-
- Tonio prit son couteau,
et se dirigea lentement vers la
dépouille encore chaude du toro
sans oreilles. Une larme soudain coula
sur sa joue, en sinuant jusqu'à
la commissure des lèvres.
- Alors, il tourna son
visage vers ce petit bout d'homme, et,
réprimant un sanglot... Je
m'appelais EL TATO nino... Je
m'appelais … EL TATO....
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