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PAGES SPECIALES DE TORERIA.NET
L'HEBDOMADAIRE INTERNET DE LA
TAUROMACHIE
-
- RESISTENCIA
-
- Le sang vermeil
s'égrenait goutte à
goutte sur le plancher
délavé, au pied de la
chaise où ils l'avaient
lié.
- Ils l'avaient
particulièrement soigné
ce coup ci, avec ces raffinements de
style, qui témoignaient d'une
pratique régulière et
consommée.
- Le pire, sans doute,
avait été cet auxiliaire
ukrainien, renégat probable de
la Tchéka, dont le visage ne se
départissait jamais d'une
esquisse de sourire figé.
- Les classes dans les
geôles du Maître Dzerjinski
à la Loubianka vous inculquent
durablement les subtilités du
passage à tabac de luxe, le
noble art de la mandale friponne et la
fierté de "la belle ouvrage"
tortionnaire.
- Rien à voir avec
les frustres manières des
tricornios de la Gardia Civil Caminera
qui vous collaient une raclée
d'exutoire, vite fait bien fait, au
détour d'un chemin de
traverse.
- Et il les avait souvent
connues les sautes d'humeur des
uniformes verdâtres.
- Il est vrai que, quand
on est gitano de bonne souche, fier,
libre et insolent comme les meilleurs
des fils du vent, quand on vit de
larcins, de poules vagabondes et de
rêves de cornes, on n'entretient
guère la sympathie de ces gens
là.
- Les aléas de la
guerre civile l'avaient mené,
sans qu'il y fût vraiment
concerné, de la Puebla à
l'Aragon, pour finir
réfugié en France. La
faim partout, la canicule à
Teruel ou les gelées du front de
l'Ebre, la peur, une fois la blessure,
avaient été ses compagnes
lubriques. Un long calvaire parfois
égayé par
l'exécution d'un bourgeois
ventripotent ou le viol furtif d'une
nonne. Puis la
désespérance du camp
boueux du piémont
pyrénéen d'où il
avait fini par s'évader.
- Tout cela pour finir
dans cette école de Chalosse,
ficelé à la sellette
comme un chorizo de Salamanque,
à la disposition exclusive et
empressée des nervis de
l'armée allemande.
-
- La tempête
d'horions n'avait pas réussi
à défigurer son
visage.
- Question d'accoutumance
sans doute…
- Sa pommette
tuméfiée, l'arcade
éclatée, les fins
ruisselets de sang qui brunissaient
déjà et rehaussaient le
hâle mat de la peau, n'en
faisaient que souligner la sauvage
finesse. Le regard surtout brasillait
dans le demi-jour blafard,
embrasé d'une foudre rebelle qui
ne se résignait pas à
expirer.
- Avachi sur le pupitre
du maître, l'honorable
correspondant de la Gestapo, le
SS-Oberscharführer Günther
Erzmann taquinait sa cravache d'un air
désabusé. On eût
cru à l'une de ces photos de
propagande de l'Allemagne nouvelle tant
il respirait une aryanité
prolétaire de bon aloi, toute de
blondeur, de yeux bleus et de
musculeuse carrure râblée
d'Hercule germanique.
- Il s'accordait quelque
répit bien mérité
avant la reprise de l'interrogatoire.
Rien de personnel dans ses
sévices, un job à remplir
avec cette minutie toute allemande, qui
fait le renom des productions
teutonnes, des appareils photos aux
voitures de luxe.
- Et puis de quoi
s'agissait-il? De quoi et non de qui,
pour ce que ce piètre
spécimen noiraud d'une race
maudite ne lui importait guère
plus qu'un objet.
-
- Le va-nu-pieds se
ressaisit un peu et fixa le blondin
d'un air d'où le défi
n'était pas absent. "- Cago en
tu madre cabron!" parlait ce regard,
sans que les lèvres ne
consentent à se
desceller.
- C'est à ce
moment que la porte s'ouvrit sur
l'Hauptmann Manfred von
Esslingen.
- Le jeune capitaine
portait beau, avec cette
élégance nonchalante et
cette légère raideur que
confèrent huit siècles
d'aristocratie wurtembergeoise. Le
teint pâle, les traits
tirés accentuaient le romantisme
composé de ce digne successeur
de Werther. Une malencontreuse et
persistante pneumonie avait mis un
terme à la brillante campagne
russe que sanctionnait à son col
la croix de fer avec feuilles de
chêne. L'officier tardait
à s'en remettre, pas plus qu'il
ne se consolait de l'humiliation d'un
poste de réserviste.
- Sa culture, sa
connaissance de l'Europe, une certaine
aisance dans l'apprentissage et le
maniement des langues avait
suggéré ce poste en
France, à proximité de la
frontière espagnole. Mais son
mépris affiché pour le
mauvais goût du caporal de
Bohême et de son régime
l'avait fait exiler au plus profond de
la Gascogne, ce dont il ne se
réconfortait que par
l'expédient de l'abondante
bibliothèque qu'il
s'était fait tenir, et de
quelques passades ancillaires.
- Comme ses homologues de
la gentry européenne, durant
trois ans, il avait fait le voyage de
l'Italie, celui de France et celui de
Grèce, se distinguant toutefois
en choisissant de villégiaturer
pendant trois ans en Andalousie.
-
- Il foudroya du regard
le SS, qui se rajusta avec une lenteur
affectée.
- "- Je vous avais dit
que je ne voulais pas de ces
méthodes ici. Comment avez-vous
pu vous permettre?".
- Et considérant
le fil de fer qui s'incrustait dans les
poignets du prisonnier: "-
Détachez cet homme, c'est
indigne"
- "- Herr Hauptman, vous
savez bien que vous n'avez pas
autorité dans ce genre
d'affaires. Ni les "compétences"
pour tirer quelques informations de ces
terroristes. C'est là une
tâche, disons…
spécialisée de celle dont
les hommes de votre… condition n'aiment
pas à s'embarrasser. Je ne vous
ai pas prié de venir pour
disserter de vagues
considérations morales, mais
pour assurer la traduction de
l'espagnol. Cet animal-là n'est
pas compréhensible."
- "-
Oberscharführer, votre impudence
n'a pas de bornes, vous êtes ici
sous la juridiction de la Wehrmacht.
Cet incident aura des suites,
croyez-moi. Détachez cet homme
qui restera sous mon autorité,
jusqu'à preuve du contraire.
Vous pourrez toutefois assister
à son interrogatoire puisque
cela relève de
vos…spécialités."
-
- On fit servir à
boire au prisonnier accompagné
d'un quignon de pain bis et d'une
tranche de lard. Il dévora avec
précipitation, jetant alentour
des regards furtifs, observant à
la dérobée les
opportunités possibles.
- Tout cela sous le
regard curieux de l'officier qui
tournait autour de la chaise avec une
nonchalance composée qui
dissimulait en fait un
intérêt naissant.
- "-¿Cómo te
llamas chaval? ¿De donde
vienes?"
- Tancredo se nomma.
Tancredo, comme le nom d'artiste de son
père, ou de celui qui en avait
rempli l'office, un coquin qui se
faisait une spécialité
d'une immobilité parfaite
lorsqu'on courrait les toros dans les
fêtes de village.
- Un don Tancredo pas si
insensible que ça, puisqu'il
avait succombé un soir à
la tentation de répondre
à l'?illade d'une brune garce,
ce dont un vieux toro de retour de sept
herbes avait profité pour
traîtreusement l'occire.
- Voir son père
ouvert de l'aine au thorax, contempler
figé les boyaux soyeux et
rosés s'épandre suavement
sur le pavé luisant de la grand
place vous marque son homme. Surtout
quand c'est un enfant. Tout cela dans
les rires et les exclamations de la
foule en liesse. Sus au "mangane", au
lépreux, au banni!
- Tancredo chargea son
père sur la brouette du
curé qu'on eût la
grâce de ne pas lui louer et s'en
revint dans la masure.
- Un gitan est-il un
homme? Les femmes semble-il, n'en
doutent guère sur les rives du
Guadalquivir. Ce qui mécontente
fort leurs maris.
- Conforté
d'entendre pour la première fois
depuis des mois le parler de sa terre,
Tancredo, sans savoir pourquoi,
s'ouvrit à ce señorito
bien mis, dans son bel uniforme... Il
dit la misère, la faim, le
mépris. Il dit aussi la joie,
les fêtes, l'allégresse du
vent qui vous bouscule sur les rives
océanes, la fraîche
après la journée
torride.
- Il conta son errance,
la dernière année,
terré dans un appentis
d'où il ne sortait que pour
résiner ou trimer à la
fabrique d'espadrilles, pour un salaire
de misère chichement consenti au
banni.
- "- ¿Qué es
tu oficio? ¿De qué
vivías en España?"
- "- ¡Yo! Era... no,
SOY torero"
- Et, ce disant, il se
redressa, sa nuque se raidit, le rein
se cambra, l'?il gagna en éclat.
L'officier considérait cette
mutation subite; son regard se perdit
dans le vague, son esprit s'envola
par-dessus les montagnes vers les
terres rouges semées d'oliviers,
vers les marismas et les villages
blancs.
- "- Que dit-il, Herr
Hauptmann?" interrogea Erzmann, rompant
le charme.
- "- Il dit qu'il est
réfugié et qu'il
était torero."
- "- Oui, mais tout cela
ne me dit pas qui a
égorgé ce caporal, il y a
deux jours. Ces gredins-là
aiment bien jouer du couteau, ils sont
menteurs comme des arracheurs de dent.
Réfugié, donc communiste.
L'affaire est entendue."
- "- Allons
Oberscharführer, vous n'allez pas,
vous non plus, accorder crédit
à ces fables. Vous ne pouvez
ignorer que le maire nous a
dénoncé cet homme pour
épargner à ses
concitoyens des représailles,
tout en se débarrassant d'un
traîne-savate qui ne laisse pas
sa fille indifférente. Ce type
ne demande rien, il se terre et cherche
avant tout à éviter les
ennuis et le rapatriement dans son
pays."
- "- Mensonges!
Mensonges! Laissez-le moi jusqu'au soir
et il crachera tout! Torero! Et quoi
encore! A les entendre tous, ils
seraient innocents. Ne savent-ils pas
qu'un innocent n'est toujours qu'un
coupable qui s'ignore."
- "- J'ai quelques
connaissances de son pays, poussons les
questions, nous verrons bien s'il
ment."
- Encouragé par
l'intérêt que semblait
manifester l'officier et l'attention
qu'il lui portait, l'andalou
s'épancha. Il raconta les jeux
d'enfants où l'on mime des
gestes graves, quand les anciens du
clan ponctuent les passes
d'"olés" rauques, et que l'?il
des brunes étincelle. Il
évoqua les courses nocturnes
dans les marismas, les arroyos qu'on
franchit nus dans une brasse
précaire, les toros qu'on isole
et qu'on tore tant bien que mal en
caleçons.
- Puis vint l'errance, de
capeas de villages en tientas où
l'on tente de grappiller une passe aux
señoritos moqueurs, par-ci,
par-là, d'une muleta informe et
rapiécée. Partout le
mépris, partout le rejet de
leurs faces sales, de leurs tignasses
hirsutes, de leurs yeux
enfiévrés, de leurs
hardes crasseuses, de leurs sandales
éclatées et, surtout, de
leur orgueil farouche, celui des hommes
qui n'ont rien à perdre parce
qu'ils ne possèdent rien, sinon
leur liberté.
- Enfin
l'opportunité d'une novillada
d'épouvante, la famille, le clan
qui se cotisent pour louer un costume
défraîchi et
rabiboché, l'habillage sommaire
dans l'arrière cuisine d'une
cantina au milieu des jarres d'huile,
des mitrons affairés et des
filles de salle narquoises.
- La peur quand,
poussé sur la place du village,
on voit surgir les monstres cornus
rescapés des spectacles
précédents. Des tueurs de
bas étage qui connaissent le
latin et le grec et peut-être
même, l'hébreu.
- Il parla cette peur et
sa colère quand la foule
avinée s'esclaffe à ses
tourments, le repousse dans le ruedo
quand il tente de se réfugier
sur les charrettes et les palissades.
Les lazzis et les insultes, la
quête d'un courage vain et
impossible, la pluie de projectiles en
tout genre, y compris les godillots du
Maire, lancés de son balcon. La
fuite éperdue par les ruelles
pour échapper à la meute
vociférante. Combien de fois la
Vierge du Rocio l'a t-elle couvert de
son manteau d'azur? Sa rage, quand le
gras organisateur l'éconduit
à l'heure de la solde, d'une
main dédaigneuse, nimbée
de fumée de havane, riant de ses
dents aurifiées à tant de
prétentions: "- Si tu n'es pas
content, va te plaindre à
l'alcalde, ou mieux à la
Guardia..."
- Et pour quoi, tout
cela? Fera t-on jamais le compte des
vies perdues ou
déchirées, des
rêves de faenas sublimes et de
cachets mirobolants qui terminent
lamentablement dans les affres de la
gangrène ou la prison invisible
du grabat?
- Un jour à
Sanlucar, il a sauté dans
l'arène quand le divin chauve,
son idole, s'y produisait. El Gallo l'a
laissé tirer deux séries
de passes avant que les argousins ne
l'embarquent.
- Sacrée
raclée à la caserne. Mais
Don Rafael était venu le
libérer, lui laissant un
pécule et lui léguant
l'une de ses maximes
préférées: "- Las
broncas se las lleva el viento, y las
cornadas se las queda uno." (Les
broncas, le vent les emporte, les coups
de cornes, il en reste quelque chose).
Don Rafael lui "a trouvé quelque
chose", ce qui suffit là bas
à susciter quelque
intérêt.
- Le ciel
s'éclaircissait, le parti des
pauvres triomphait, les contrats se
multipliaient, l'été 36
s'annonçait pour lui plein de
promesses, malgré le grondement
des masses et les répliques des
puissants.
- Il fallut qu'un
général se
rebellât, qu'il en
entraînât d'autres et
qu'ils jaillissent avec leurs maures
des marches d'Afrique pour que tout
s'écroule.
- Il fallut que sa
mère et ses tantes
participassent à une
grève de la fabrique, que sa
s?ur se fît tuer dans une
émeute pour qu'il fût
aussitôt recherché.
- Il débuta
juillet paré de lumière,
il le termina vêtu de
kaki...
- Il eût bien voulu
échapper à tout cela,
mais l'Espagne en ce temps-là
exigeait qu'on choisisse, et dans son
cas, comme dans beaucoup d'autres,
cette forme si particulière du
destin qu'est la naissance avait choisi
pour lui.
- Voilà comment on
se retrouve un jour saucissonné
dans une école...
-
- En dépit de son
calme apparent et de ses
manières policées, par
delà le masque fallacieux d'une
éducation des plus
sévères, Manfred von
Esslingen ne pouvait échapper au
trouble que suscitait en lui cet homme,
sa situation et son destin.
- Tancredo eût pu
l'apercevoir un jour de tienta, quand
en compagnie de la jeunesse
dorée sévillane, il se
livrait sans retenue aux délices
exotiques d'équipées
montherlaniennes
- Il eût pu
l'apercevoir certes, mais il
n'eût pu le connaître. Car
Manfred n'aurait pas même
songé à le regarder. Il y
avait les maîtres et il y avait
les valets. Il y avait la distinction
de ces fiers cavaliers en traje corto
et des jolies dames en robes de Paris
et ombrelles de dentelle, et il y avait
la cohue anonyme et
méprisée des peones, des
maletillas et des gens de
maison.
- Ils n'eurent pas
même pu se croiser dans une
arène, l'un occupant les
barreras de l'ombre, l'autre les plus
hauts étages du soleil. Ni
même dans un ruedo, où
Manfred s'était essayé:
à l'un les carnes, à
l'autre les meilleurs produits des
élevages les plus en vogue de
ses amis éleveurs.
- En 1936, quand l'un se
voyait emporté par les torrents
de l'histoire, l'autre, attaché
militaire auprès des forces
factieuses, en contrôlait les
écluses. L'un paradait en bottes
cirées à la prussienne,
l'autre trimait en bandes
molletières. L'un vivait pour se
battre, l'autre se battait pour vivre.
L'un calculait les coordonnées
pour l'artillerie, l'autre se terrait
dans un trou sous les obus du
premier.
- Et ils se retrouvaient
là, l'un presque objet, l'autre,
digne représentant, à
tous points de vue, de la race des
seigneurs. Le seigneur des hommes et le
saigneur des toros.
- Pourtant, malgré
tout, la raideur hautaine du junker ne
parvenait pas à s'imposer
à la farouche fierté du
gitan. Et cela fascinait l'officier,
comme le fascinait cette grâce
d'un corps à la fois souple et
cambré, comme dans cet instant
magique qui, lors d'une passe, alterne
la tension de l'attente et le
relâchement de l'action. Comme le
fascinaient l'énigme et la
beauté d'un visage à la
fois enfantin et implacable.
- Tancredo. Ce nom
sonnait comme un appel, héros du
mariage mythique du sud et du nord. A
lui seul, il incarnait le rêve
germanique de soleil et de terres
blanches. Tancrède, prince
viking de Sicile. Tancrède,
chevalier parfait des croisades, prince
de Galilée, régent
d'Antioche.
- A ce Tancredo-là
répondait Manfred, prince
impérial, bâtard de
Frédéric II de
Hohenstaufen. Toute
l'épopée du Saint Empire
Romain Germanique, un
résumé de ce désir
inextinguible de sud, porté
depuis l'aube des temps par les peuples
barbares des brumes et des
frimas.
- Le défi de ce
regard et de ce corps, il voulait
secrètement l'affronter. Mesurer
qui était le plus homme, par
delà leur condition, par
delà leur race, par delà
leur histoire.
- "- Nous verrons bien si
tu dis vrai et si tu sais
toréer."
-
- L'Oberscharführer
fut d'abord indigné d'une
idée qui sortait par trop des
cadres d'une éducation frustre
que la fréquentation
prolongée des SA n'avait
guère contribué à
affiner. Son plaisir, il le trouvait
dans les beuveries à la taverne,
les accortes serveuses ou les solides
filles de fermes qu'on culbute dans les
fossés ou sur la paille, la
chaude camaraderie des camps où
l'on chante après l'effort ou la
bière.
- Il affichait un
égal mépris pour le
blondinet distingué et pour le
sous-homme basané. Mais
l'idée de la confrontation
éveillait en lui une
curiosité mauvaise, d'autant que
la coutume taurine lui était
totalement étrangère et
lui semblait parfaitement
dégénérée.
Il y avait toutefois là, un
vague attrait exotique, et surtout,
l'espoir secret d'un ridicule possible
pour un officier qu'il haïssait,
comme tous ceux de sa caste.
- Un duel par toros
interposés! Cela le changerait
des juifs qu'il s'amusait jadis
à faire s'affronter pour un
quignon de pain dans les ghettos de
Lituanie.
- Il ne doutait pas un
instant du résultat: le sang, la
race étaient là; mais
lui, le futur de l'Allemagne nouvelle,
le fils du peuple, héritier
d'une dynastie de mineurs,
espérait secrètement la
déroute de l'aristocrate honni
qui le toisait et l'humiliait.
- Et puis après
tout, cette responsabilité ne
lui incombait nullement.
-
- On s'affaira pour
trouver deux novillos dans les
élevages landais des environs.
Les dernières vaches qui avaient
passé la frontière avant
la guerre, étaient comme souvent
en gésine, et leurs
propriétaires en avaient
conservé les mâles dans
l'attente de la fin des
hostilités. C'était donc
le produit réformé des
tientas de Salamanque, d'origine plus
que princière, à n'en pas
douter, au vu des mensurations.
- On chercha aussi
à vêtir l'espagnol de
lumière, histoire de parer au
mieux la victime propitiatoire, mais la
quête fut vaine. On ne
dégota qu'un ersatz de traje
corto, qu'un mayoral, après un
désastre d'anthologie, avait
abandonné dans sa fuite, avec
ses bagages. Il fallu tant bien que mal
reprendre l'oripeau, tant les
privations avaient réduit le
prisonnier à l'essence
même de ses muscles et de ses os,
même si un régime
accéléré avait
prétendu à le
remplumer.
- On convoqua
pêle-mêle pour le jour dit,
quelques haridelles qui avaient
échappées à la
réquisition, un cosaque qui
avait servi comme lancier en 1919 avec
les Blancs de Denikine, un vieux
banderillero cacochyme qui parfaisait
sa tuberculose dans les bras d'une
veuve locale, quelques écarteurs
landais, une poignée de notables
collaboratifs et leurs épouses,
les sympathiques lurons de la Milice
locale, ces dames du bobinard, et bien
entendu la troupe. Le curé vint
aussi, des fois qu'on eût besoin
de ses services, flanqué de
l'instituteur en embuscade.
- Les arènes
locales étaient
dédiées à la
course landaise. L'enclos carré
de bois s'ouvrait sur les portes des
chiqueros, dans lesquels on enfermait
les coursières, qui
s'intercalaient avec des burladeros.
Pendant trois mois à la suite de
la débâcle, on y avait
parqués les prisonniers des
troupes coloniales, dans des conditions
sanitaires abominables. Ni les
allemands, ni le gouvernement du
Maréchal ne désiraient
vraiment laisser divaguer ces
"sauvages", à qui l'on
prêtait les instincts primitifs
et les pulsions incontrôlables
que supposait la couleur de leur peau.
Les enfants s'étaient
apprivoisés et les gens venaient
leur porter quelque secours, le peu
dont on disposait. Les humbles ont
toujours été
généreux et
compatissants. On ne sait où ils
avaient échoué par la
suite.
- Le sorteo n'avait pas
été des plus
équitable. Le novillo le plus
avenant, le mieux bâti
était échu à
l'officier, qui n'entendait pas
triompher au rabais.
- Il n'y avait ni
musique, ni paseo, ni décorum.
On allait à l'essentiel de la
messe taurine, dans sa plus simple et
brutale expression. L'automne avait
été sec et parsemait d'or
et de pourpre le ruedo enherbé.
La gelée recouvrait encore les
lices. La brume froide de l'aube
s'était partiellement
levée et les corps
échauffés, les souffles
embués semblaient en alimenter
les derniers lambeaux. Le soleil ne
tarderait pas à percer.
- Quand le premier
novillo jaillit d'un des torils, le
visage de Tancredo se
métamorphosa. D'emblée,
ils se connurent. Finies l'errance, la
misère et la peur. Il redevenait
prince par la grâce du toro qu'on
affronte, qu'on domine et qu'on tue. Il
se perdit dans la contemplation
émue de la course de la
bête, dans ses allures
altières, dans ses coups de
cornes rageurs dans les burladeros,
dans ses instants fugaces
d'immobilité où il
toisait le monde enserré qui ne
pouvait qu'à peine le
contenir.
- Pénétrer
dans le cercle magique prenait des airs
d'intrusion dans un territoire
insoupçonné. Tancredo le
fit crânement, d'un pas ferme et
assuré, avec ce haussement
d'épaules, ce roulement de nuque
et ce mouvement de menton qui
traduisent la détermination et
le désir d'en
découdre.
- Du centre du ruedo, le
novillo fondit sur lui et entra dans le
capote ouvert, cornes en avant, avec
les prémices d'une noblesse
royale. Passe après passe, les
gestes longuement
répétés prenaient
de l'assurance, le toro
réapprenait au gitan d'où
il venait et qui il était,
jusqu'à la conclusion d'une de
ces demi-véroniques qui ne
s'inventent pas mais surgissent
à l'impromptu du duende le plus
pur.
- Le tercio de piques ne
fut pas de la même eau. Le
courage rigolard du piquero d'occasion
se trouva vite débordé
par l'impétuosité d'une
charge farouche. D'autant que faute de
mieux, on piquait sans peto, ce qui ne
déplut pas au public local, qui
s'était accoutumé de
mauvais gré à cette
décadente novation d'avant
guerre. Ce ne fût pas le cas des
spectateurs allemands horrifiés
de tant de barbare violence. On sait
l'extrême sensibilité de
ces vaillants militaires, surtout sur
le front de l'est! Un quadrupède
y laissa la vie, qu'on recouvrit d'une
bâche pudique. L'autre alla se
faire recoudre dans les
coulisses.
- Le second tercio se
révéla également
des plus pittoresques, le banderillo
attitré ne manquait pas
seulement de souffle. Les crânes
attitudes de défi se terminaient
invariablement, après des poses
plus que distanciées, en courses
éperdues et plongeons in
extremis dans un callejon salvateur. Le
public, qui avait pris fait et cause
pour l'animal, s'en esbaudit
grandement. Trois banderilles
parvinrent, par miracle, à
demeurer sur le toro.
- Outre le grand El
Gallo, qui avait suivi sa
carrière, deux autres
fées s'étaient
penchées sur son berceau taurin.
Deux fées aux antipodes l'une de
l'autre, mais qui chacune avait
soufflé quelque vertu propre
à leur pupille. "El Niño
de la Palma" lui avait transmis ce
répertoire largo, et surtout
cette confiance dans l'inspiration, si
importante pour un torero d'instinct.
Le Maître Domingo Ortega, avec
qui il partageait des origines
misérables et
analphabètes, s'était
reconnu dans ce jeune homme hâve
et fébrile, à qui il
avait remis les clefs du poder et de la
domination.
- Il se préoccupa
donc de réduire en quelques
passes de châtiment bien senties
les velléités
guerrières de son adversaire.
Les rires et les moqueries se tarirent,
tant la puissance de son toreo,
l'élégance de ses gestes
et l'autorité de sa personne
s'imposaient sans contestations.
- Et quand il se planta
à quinze mètres pour
citer, demeurant dans une souveraine
indifférence au péril qui
fondait sauvagement vers lui, le
silence régnait. En trois
passes, la magie impalpable du temple
et du poder opéra; et la charge
se civilisa pour adopter la
suavité d'une cadence de pavane,
conclue par une passe de poitrine,
d'où le toro jaillit comme dans
l'explosion finale d'une violence
brusquement
libérée.
- Quatre séries
des deux mains s'ensuivirent, mais
quelles séries! Entre chaque
passe, selon l'art du Divin Chauve,
Tancredo marchait sur le terrain de son
adversaire, pénétrait son
espace, l'obligeant à
répéter inlassablement,
et incurvait chaque fois plus sa course
pour le lover autour de son corps, dans
une spirale infinie.
- Tout devenait mouvement
de volupté et d'harmonie, comme
la course des astres autour du
soleil-roi, qui inondait son visage
d'une lueur dorée.
C'était la houle qui anime
l'éclatement obsédant des
vagues, les rafales océanes qui
se déchaînent puis
s'apaisent, la fureur puis l'extase
silencieuse pendant
l'étreinte.
- Et sur ce visage
marqué par l'épreuve
naquit imperceptiblement ce sourire
apaisé qu'on voit dans les
confins asiates sur les statues du
Bouddha.
- Ce fût presque
à regret qu'il se fendit pour
l'estocade. Une estocade qu'il voulait
conclusion parfaite d'une ?uvre
accomplie. Un recibir selon les canons
du Maître de Ronda, une suerte
qu'il n'avait jusque-là jamais
pu effectuer selon son v?u.
- Il ne fallut qu'un
frémissement d'étoffe
pour que le toro
s'élançât dans une
charge maîtrisée par
l'apprivoisement de la faena. Il prit
l'acier, comme une grâce, qui le
pénétra, au ralenti, au
plus profond, dans un chuintement
soyeux.
- L'issue fût
immédiate, le toro tituba, lutta
en vain quelques instants, vacilla
lentement pour s'effondrer
majestueusement sur l'arène.
- Le public
subjugué, tant français
que tedesque, ne put retenir ses
acclamations. La magie et
l'intensité du moment
n'échappaient à personne.
Devant l'art, le courage et
l'émotion, les
préjugés
cédèrent. Il n'y avait
plus là qu'un vainqueur qui
tutoyait les dieux, calme, souriant et
suprêmement altier, dans la
lumière mordorée de
l'automne. Il n'y avait plus là
que la gloire d'une humanité
transcendée, qui avait
triomphé des peurs
éternelles, par le beau et par
le vrai.
-
- Piqué au vif, le
capitaine n'entendait pas laisser sa
part. Il avait lui aussi, peut
être plus que les autres,
succombé au charme de tant de
grâce puissante. Il lui fallait
lui aussi son content de triomphe, il
lui fallait surtout égaler le
gitan, le séduire, le subjuguer,
lui en imposer.
- Il avait revêtu
pour l'occasion son uniforme de gala,
vareuse impeccablement ajustée
et bottes cavalières
éclatantes.
- Sûr d'une
technique souvent
éprouvée dans les campos,
il n'entretenait guère de
doutes, tant ses prestations avaient
été si souvent
célébrées et
louées par ses relations
sévillanes, qui avaient
daigné lui reconnaître des
vertus exceptionnelles pour un
étranger. Il s'était
frotté à la quintessence
des ganaderias à la mode, et il
y avait plu.
- Le toro parut, de belle
présentation, dans une superbe
livrée cardeña. Il adopta
d'emblée ce comportement des
seigneurs-toros, en s'avançant
d'un pas paisible vers le centre du
ruedo, d'où il toisa d'un air
dédaigneux l'agitation du monde.
Aucun appel, aucune sollicitation des
burladeros ne parvint à
l'émouvoir et à le
décider d'en sortir.
- L'officier n'avait rien
connu de tel. Se risquer ainsi vers le
centre, s'aventurer sur un terrain dont
il présentait confusément
qu'il devenait plus hostile à
chaque pas, abandonner le refuge
rassurant des planches; tout cela ne
manqua pas de le soucier quand il se
résolut à marcher
à l'adversaire.
- Ce dernier ne consentit
à s'intéresser à
l'intrus, que lorsqu'il fut
réduit à
pénétrer le dernier
cercle de son intimité. Ce fut
alors un déchaînement
subit et d'une brutalité qui
semblait indomptable. Manfred von
Esslingen tint ferme aux deux premiers
assauts, endiguant tant bien que mal la
furia destructrice. Au
troisième, il se vit
débordé par la
rapidité et la puissance de
l'adversaire. Il recula, puis, saisi
par son impuissance à contenir
le fauve, lâcha prise, laissant
là son capote pour courir se
réfugier derrière les
planches.
- Certes, il en avait
connu d'autres, et la vigueur
exceptionnelle du toro ne couvrait pas
son repli d'infâmie. Mais son
assurance initiale s'en trouva
affectée, et les ferments
insidieux du doute commencèrent
d'envahir son esprit.
- Il repartit derechef au
combat, préférant aux
belles passes posées le
réalisme d'un toreo de brega
plus approprié à la
situation. Il ne fallut pas moins de
six piques pour tempérer, un
peu, l'ardeur combative du toro. On
n'en put donner plus, faute de
montures.
- Saisissant
l'opportunité de prendre le pas
sur son compétiteur, le
capitaine officia très
honorablement aux banderilles, exercice
physique dont il maîtrisait les
arcanes. Cette réussite qui
suscita les bravos de l'audience,
eût l'avantage de le
rasséréner.
- C'est donc l'âme
confiante qu'il entrepris, par passes
statuaires imperturbables, d'entamer
son combat. Si la chose était
spectaculaire et valeureuse, et par
là propice à
épater le profane, elle n'en
demeurait pas moins totalement
inappropriée à un toro
qu'il eût mieux valu
réduire. Cela n'échappa
guère à Tancredo, qui se
saisit d'une cape et se tint
prêt.
- Par bravade, par
ignorance, Manfred alla défier
son adversaire en se plaçant
délibérément au
centre, sur le terrain même du
toro, un terrain dont il avait
été chassé, et
dont il convenait qu'il le
réinvestisse plutôt avec
circonspection.
- La première
série se déroula sans
encombres. Tout au plus l'?il
exercé pouvait-il remarquer que
le toro "serrait", obligeant l'homme,
en dépit de son rêve
d'immobilité, à se
replacer avec de plus en plus
d'ampleur.
- Les deux suivantes
marquèrent l'emprise croissante
du toro qui prenait le pas en rejetant
Manfred vers les planches, en le
forçant à se replacer
à grand peine, en le bousculant,
en le contraignant à des replis
successifs et inévitables, en le
désarmant à plusieurs
reprises.
- Ce n'était pas
seulement le savoir du jeune homme qui
se trouvait mis en cause,
c'était sa compréhension
de la bête, son intelligence du
combat, cet ensemble de
réalités instinctives,
cette compréhension
immédiate et empirique qui fait
que l'on est torero. Un toro se sent,
il ne se pense pas, et cette
vérité essentielle
échappait complètement
à sa logique
cérébrale, et aux
prescriptions du manuel.
- L'officier se trouva
vite réduit à
l'extrémité des passes de
recours, aux adornos sans
conséquences, à une faena
de molinetes ou de pechos qui faisaient
illusion sur le public néophyte,
mais qui ne le trompaient pas,
lui.
- Désormais,
dépassé par la caste du
fauve, contraint au repli, la peur
s'instillait en lui, se substituant au
doute. Une peur irraisonnée,
telle qu'il n'en avait jamais connue
dans les batailles. Une peur née
de l'inéluctable
supériorité d'un ennemi
tout puissant, irréductible et
impitoyable, et de la fragilité
chancelante qu'il ne pouvait plus que
lui opposer.
- Même si les
spectateurs se laissaient abuser par le
clinquant factice de ses
échappatoires, lui savait. Et un
regard fugace vers Tancredo le
convainquit, qu'il savait aussi.
- A défaut d'une
victoire impossible, il lui fallait
sauver l'honneur. Au moins, ne pas
déroger sur cela. En
désespoir de cause, il se
résolut à une
série de manoletinas
suicidaires, proposant son corps en
gage de sa vaillance.
- Le toro reçut
cette offrande dérisoire avec
une sauvage volupté, projetant
à plusieurs mètres son
corps disloqué.
- Groggy, il tenta de se
relever, mais l'impact avait
été rude. Dans un voile
de demi-conscience, il vit Tancredo
surgir du callejon, interposer son
corps et faire le quite
salvateur.
- Ce qu'il vit ensuite
appartenait-il au domaine des songes?
Nul son, nulle agitation ne lui
parvenaient plus. Comme au ralenti,
dans une brume dorée, Tancredo
enchaînait des passes de
rêves, les passes que tout torero
aurait ambitionné de
réaliser un jour. Et entre
l'accomplissement parfait de chaque
passe, Tancredo tournait vers lui un
visage serein, légèrement
narquois, empreint de
félicité, comme pour lui
dire avec bienveillance et sans morgue:
" -Tu vois, c'est cela
toréer."
- Tout se brouilla
soudain.
- L'affaire prenait
mauvaise tournure. La
déconfiture du héros
programmé provoqua la panique.
Les peones et l'ordonnance de
l'officier se
précipitèrent en piste
pendant que Tancredo éloignait
le toro. La blessure n'avait
d'apparence rien de grave, le capitaine
semblait surtout commotionné et
l'on entrepris de le porter, par
l'infirmerie, jusqu'à sa
voiture.
- L'Oberscharführer
Günther Erzmann jubilait. Il n'en
espérait pas tant et supputait
déjà les avantages qu'il
pourrait légitimement tirer du
discrédit prévisible de
l'officier, qui s'était
ridiculisé dans ce spectacle
grotesque, affectant par là le
renom de l'armée et du peuple
allemands.
- C'est alors que tout
sembla se déliter.
- Les portes des
chiqueros s'ouvrirent, laissant place
à la ruée de la horde de
coursières et de cabestros
qu'on y avait tenue en réserve.
La mêlée devint
indescriptible entre Tancredo qui
s'efforçait de mettre à
mort le toro, et la débandade
des banderilleros et des soldats venus
porter secours au capitaine.
- Günther Erzmann se
précipita, tel un espontaneo,
dans l'arène. L'instituteur et
le curé qui avaient
subrepticement ouvert les portes,
profitant du désordre ainsi
créé, appelaient le gitan
pour qu'il saisisse l'occasion de
s'échapper.
- L'Oberscharführer
dégaina son arme et se fraya un
chemin parmi la confusion des vaches et
des soldats qui courraient en tous
sens. Il vit Tancredo, à la
suite de ses libérateurs,
s'engouffrer dans l'obscurité du
toril, et comprit que son prisonnier
allait lui échapper.
- Obnubilé par sa
proie, il entreprit de vider son
chargeur sur les fuyards.
- Ce faisant, il oubliait
l'autre prédateur, le toro, qui
laissé à lui même,
importuné par les coups de feu,
chargea le trublion en uniforme,
l'encornant d'importance, le prenant et
le reprenant, à la cime de ses
armures, le traînant
interminablement sur le sable
empourpré de son sang
d'élite, dont il s'enivrait sans
nulle cure qu'il fût germanique.
Il ne fallut pas moins de deux
chargeurs de mitraillettes pour venir
à bout de sa rage
vengeresse.
- Günther Erzmann,
connut ainsi une fin
wagnérienne, dans le bruit et la
fureur, occis par un toro ibère,
icône de ce monde du sud qu'il
méprisait tant.
-
- A l'extérieur de
l'arène, sous les platanes
dénudés, dans la cohue
affolée, le capitaine
courbé sur le capot de sa
Daimler reprenait ses esprits. Il
entrevit le curé et
l'instituteur se faufiler hors du
toril.
- Il croisa alors le
regard de Tancredo qui luisait dans la
pénombre. La confrontation
sembla durer une
éternité,
étrangement indifférente
à la frénésie
ambiante. Après une
hésitation, Manfred von
Esslingen sembla se raviser. Sa
décision était prise. Il
marcha vers le coffre de l'automobile,
l'ouvrit, le désignant à
Tancredo. Celui-ci s'y rua.
-
- Dans le train qui le
portait vers le front de l'Est, Manfred
von Esslingen sortit de sa torpeur
rêveuse pour discerner à
travers le givre des vitres, les plates
étendues enneigées, les
rares bosquets de bouleaux, les isbas
calcinées par la folie
guerrière. Reverrait-il un jour
les riantes collines de Gascogne, ou
les terres rouges d'Andalousie?
- Sans le lui demander
explicitement, on lui avait vivement
suggéré d'aller se faire
glorieusement tuer à la
bataille. L'idée ne lui
était plus aussi
séduisante que naguère,
quand le jeune officier dressé
au sacrifice, s'imaginait alors un
valeureux dessein de mort
héroïque au combat.
- Depuis, trois
années de campagnes, et surtout
Tancredo, étaient passés,
l'appelant au désir et à
la vie.
- Il alluma
posément une cigarette, et
absent aux rires gras et aux chants
tristes des compartiments voisins, il
se prit à sourire de cet air
détaché qu'il avait
acquis de Tancredo.
- Il portait à
jamais avec lui, le souvenir de leurs
étreintes d'une nuit, de ses
cheveux bouclés, de ses mines
tour à tour mutines et graves,
de sa douce domination, des estocades
reçues et
désirées, de la tendre et
virile domination consentie.
- Il l'avait vu partir
à l'aube, à la
dérobée des gardes, et se
fondre dans le brouillard.
- Il s'était
retourné, à la
lisière des limbes, et son
ultime salut célébrait
l'espoir des retrouvailles, quand tout
se serait apaisé.
- C'est cette promesse
que Manfred nourrissait
désormais aux portes du
chaos.
- Retour
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