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RESISTENCIA
 
Le sang vermeil s'égrenait goutte à goutte sur le plancher délavé, au pied de la chaise où ils l'avaient lié.
Ils l'avaient particulièrement soigné ce coup ci, avec ces raffinements de style, qui témoignaient d'une pratique régulière et consommée.
Le pire, sans doute, avait été cet auxiliaire ukrainien, renégat probable de la Tchéka, dont le visage ne se départissait jamais d'une esquisse de sourire figé.
Les classes dans les geôles du Maître Dzerjinski à la Loubianka vous inculquent durablement les subtilités du passage à tabac de luxe, le noble art de la mandale friponne et la fierté de "la belle ouvrage" tortionnaire.
Rien à voir avec les frustres manières des tricornios de la Gardia Civil Caminera qui vous collaient une raclée d'exutoire, vite fait bien fait, au détour d'un chemin de traverse.
Et il les avait souvent connues les sautes d'humeur des uniformes verdâtres.
Il est vrai que, quand on est gitano de bonne souche, fier, libre et insolent comme les meilleurs des fils du vent, quand on vit de larcins, de poules vagabondes et de rêves de cornes, on n'entretient guère la sympathie de ces gens là.
Les aléas de la guerre civile l'avaient mené, sans qu'il y fût vraiment concerné, de la Puebla à l'Aragon, pour finir réfugié en France. La faim partout, la canicule à Teruel ou les gelées du front de l'Ebre, la peur, une fois la blessure, avaient été ses compagnes lubriques. Un long calvaire parfois égayé par l'exécution d'un bourgeois ventripotent ou le viol furtif d'une nonne. Puis la désespérance du camp boueux du piémont pyrénéen d'où il avait fini par s'évader.
Tout cela pour finir dans cette école de Chalosse, ficelé à la sellette comme un chorizo de Salamanque, à la disposition exclusive et empressée des nervis de l'armée allemande.
 
La tempête d'horions n'avait pas réussi à défigurer son visage.
Question d'accoutumance sans doute…
Sa pommette tuméfiée, l'arcade éclatée, les fins ruisselets de sang qui brunissaient déjà et rehaussaient le hâle mat de la peau, n'en faisaient que souligner la sauvage finesse. Le regard surtout brasillait dans le demi-jour blafard, embrasé d'une foudre rebelle qui ne se résignait pas à expirer.
Avachi sur le pupitre du maître, l'honorable correspondant de la Gestapo, le SS-Oberscharführer Günther Erzmann taquinait sa cravache d'un air désabusé. On eût cru à l'une de ces photos de propagande de l'Allemagne nouvelle tant il respirait une aryanité prolétaire de bon aloi, toute de blondeur, de yeux bleus et de musculeuse carrure râblée d'Hercule germanique.
Il s'accordait quelque répit bien mérité avant la reprise de l'interrogatoire. Rien de personnel dans ses sévices, un job à remplir avec cette minutie toute allemande, qui fait le renom des productions teutonnes, des appareils photos aux voitures de luxe.
Et puis de quoi s'agissait-il? De quoi et non de qui, pour ce que ce piètre spécimen noiraud d'une race maudite ne lui importait guère plus qu'un objet.
 
Le va-nu-pieds se ressaisit un peu et fixa le blondin d'un air d'où le défi n'était pas absent. "- Cago en tu madre cabron!" parlait ce regard, sans que les lèvres ne consentent à se desceller.
C'est à ce moment que la porte s'ouvrit sur l'Hauptmann Manfred von Esslingen.
Le jeune capitaine portait beau, avec cette élégance nonchalante et cette légère raideur que confèrent huit siècles d'aristocratie wurtembergeoise. Le teint pâle, les traits tirés accentuaient le romantisme composé de ce digne successeur de Werther. Une malencontreuse et persistante pneumonie avait mis un terme à la brillante campagne russe que sanctionnait à son col la croix de fer avec feuilles de chêne. L'officier tardait à s'en remettre, pas plus qu'il ne se consolait de l'humiliation d'un poste de réserviste.
Sa culture, sa connaissance de l'Europe, une certaine aisance dans l'apprentissage et le maniement des langues avait suggéré ce poste en France, à proximité de la frontière espagnole. Mais son mépris affiché pour le mauvais goût du caporal de Bohême et de son régime l'avait fait exiler au plus profond de la Gascogne, ce dont il ne se réconfortait que par l'expédient de l'abondante bibliothèque qu'il s'était fait tenir, et de quelques passades ancillaires.
Comme ses homologues de la gentry européenne, durant trois ans, il avait fait le voyage de l'Italie, celui de France et celui de Grèce, se distinguant toutefois en choisissant de villégiaturer pendant trois ans en Andalousie.
 
Il foudroya du regard le SS, qui se rajusta avec une lenteur affectée.
"- Je vous avais dit que je ne voulais pas de ces méthodes ici. Comment avez-vous pu vous permettre?".
Et considérant le fil de fer qui s'incrustait dans les poignets du prisonnier: "- Détachez cet homme, c'est indigne"
"- Herr Hauptman, vous savez bien que vous n'avez pas autorité dans ce genre d'affaires. Ni les "compétences" pour tirer quelques informations de ces terroristes. C'est là une tâche, disons… spécialisée de celle dont les hommes de votre… condition n'aiment pas à s'embarrasser. Je ne vous ai pas prié de venir pour disserter de vagues considérations morales, mais pour assurer la traduction de l'espagnol. Cet animal-là n'est pas compréhensible."
"- Oberscharführer, votre impudence n'a pas de bornes, vous êtes ici sous la juridiction de la Wehrmacht. Cet incident aura des suites, croyez-moi. Détachez cet homme qui restera sous mon autorité, jusqu'à preuve du contraire. Vous pourrez toutefois assister à son interrogatoire puisque cela relève de vos…spécialités."
 
On fit servir à boire au prisonnier accompagné d'un quignon de pain bis et d'une tranche de lard. Il dévora avec précipitation, jetant alentour des regards furtifs, observant à la dérobée les opportunités possibles.
Tout cela sous le regard curieux de l'officier qui tournait autour de la chaise avec une nonchalance composée qui dissimulait en fait un intérêt naissant.
"-¿Cómo te llamas chaval? ¿De donde vienes?"
Tancredo se nomma. Tancredo, comme le nom d'artiste de son père, ou de celui qui en avait rempli l'office, un coquin qui se faisait une spécialité d'une immobilité parfaite lorsqu'on courrait les toros dans les fêtes de village.
Un don Tancredo pas si insensible que ça, puisqu'il avait succombé un soir à la tentation de répondre à l'?illade d'une brune garce, ce dont un vieux toro de retour de sept herbes avait profité pour traîtreusement l'occire.
Voir son père ouvert de l'aine au thorax, contempler figé les boyaux soyeux et rosés s'épandre suavement sur le pavé luisant de la grand place vous marque son homme. Surtout quand c'est un enfant. Tout cela dans les rires et les exclamations de la foule en liesse. Sus au "mangane", au lépreux, au banni!
Tancredo chargea son père sur la brouette du curé qu'on eût la grâce de ne pas lui louer et s'en revint dans la masure.
Un gitan est-il un homme? Les femmes semble-il, n'en doutent guère sur les rives du Guadalquivir. Ce qui mécontente fort leurs maris.
Conforté d'entendre pour la première fois depuis des mois le parler de sa terre, Tancredo, sans savoir pourquoi, s'ouvrit à ce señorito bien mis, dans son bel uniforme... Il dit la misère, la faim, le mépris. Il dit aussi la joie, les fêtes, l'allégresse du vent qui vous bouscule sur les rives océanes, la fraîche après la journée torride.
Il conta son errance, la dernière année, terré dans un appentis d'où il ne sortait que pour résiner ou trimer à la fabrique d'espadrilles, pour un salaire de misère chichement consenti au banni.
"- ¿Qué es tu oficio? ¿De qué vivías en España?"
"- ¡Yo! Era... no, SOY torero"
Et, ce disant, il se redressa, sa nuque se raidit, le rein se cambra, l'?il gagna en éclat. L'officier considérait cette mutation subite; son regard se perdit dans le vague, son esprit s'envola par-dessus les montagnes vers les terres rouges semées d'oliviers, vers les marismas et les villages blancs.
"- Que dit-il, Herr Hauptmann?" interrogea Erzmann, rompant le charme.
"- Il dit qu'il est réfugié et qu'il était torero."
"- Oui, mais tout cela ne me dit pas qui a égorgé ce caporal, il y a deux jours. Ces gredins-là aiment bien jouer du couteau, ils sont menteurs comme des arracheurs de dent. Réfugié, donc communiste. L'affaire est entendue."
"- Allons Oberscharführer, vous n'allez pas, vous non plus, accorder crédit à ces fables. Vous ne pouvez ignorer que le maire nous a dénoncé cet homme pour épargner à ses concitoyens des représailles, tout en se débarrassant d'un traîne-savate qui ne laisse pas sa fille indifférente. Ce type ne demande rien, il se terre et cherche avant tout à éviter les ennuis et le rapatriement dans son pays."
"- Mensonges! Mensonges! Laissez-le moi jusqu'au soir et il crachera tout! Torero! Et quoi encore! A les entendre tous, ils seraient innocents. Ne savent-ils pas qu'un innocent n'est toujours qu'un coupable qui s'ignore."
"- J'ai quelques connaissances de son pays, poussons les questions, nous verrons bien s'il ment."
Encouragé par l'intérêt que semblait manifester l'officier et l'attention qu'il lui portait, l'andalou s'épancha. Il raconta les jeux d'enfants où l'on mime des gestes graves, quand les anciens du clan ponctuent les passes d'"olés" rauques, et que l'?il des brunes étincelle. Il évoqua les courses nocturnes dans les marismas, les arroyos qu'on franchit nus dans une brasse précaire, les toros qu'on isole et qu'on tore tant bien que mal en caleçons.
Puis vint l'errance, de capeas de villages en tientas où l'on tente de grappiller une passe aux señoritos moqueurs, par-ci, par-là, d'une muleta informe et rapiécée. Partout le mépris, partout le rejet de leurs faces sales, de leurs tignasses hirsutes, de leurs yeux enfiévrés, de leurs hardes crasseuses, de leurs sandales éclatées et, surtout, de leur orgueil farouche, celui des hommes qui n'ont rien à perdre parce qu'ils ne possèdent rien, sinon leur liberté.
Enfin l'opportunité d'une novillada d'épouvante, la famille, le clan qui se cotisent pour louer un costume défraîchi et rabiboché, l'habillage sommaire dans l'arrière cuisine d'une cantina au milieu des jarres d'huile, des mitrons affairés et des filles de salle narquoises.
La peur quand, poussé sur la place du village, on voit surgir les monstres cornus rescapés des spectacles précédents. Des tueurs de bas étage qui connaissent le latin et le grec et peut-être même, l'hébreu.
Il parla cette peur et sa colère quand la foule avinée s'esclaffe à ses tourments, le repousse dans le ruedo quand il tente de se réfugier sur les charrettes et les palissades. Les lazzis et les insultes, la quête d'un courage vain et impossible, la pluie de projectiles en tout genre, y compris les godillots du Maire, lancés de son balcon. La fuite éperdue par les ruelles pour échapper à la meute vociférante. Combien de fois la Vierge du Rocio l'a t-elle couvert de son manteau d'azur? Sa rage, quand le gras organisateur l'éconduit à l'heure de la solde, d'une main dédaigneuse, nimbée de fumée de havane, riant de ses dents aurifiées à tant de prétentions: "- Si tu n'es pas content, va te plaindre à l'alcalde, ou mieux à la Guardia..."
Et pour quoi, tout cela? Fera t-on jamais le compte des vies perdues ou déchirées, des rêves de faenas sublimes et de cachets mirobolants qui terminent lamentablement dans les affres de la gangrène ou la prison invisible du grabat?
Un jour à Sanlucar, il a sauté dans l'arène quand le divin chauve, son idole, s'y produisait. El Gallo l'a laissé tirer deux séries de passes avant que les argousins ne l'embarquent.
Sacrée raclée à la caserne. Mais Don Rafael était venu le libérer, lui laissant un pécule et lui léguant l'une de ses maximes préférées: "- Las broncas se las lleva el viento, y las cornadas se las queda uno." (Les broncas, le vent les emporte, les coups de cornes, il en reste quelque chose). Don Rafael lui "a trouvé quelque chose", ce qui suffit là bas à susciter quelque intérêt.
Le ciel s'éclaircissait, le parti des pauvres triomphait, les contrats se multipliaient, l'été 36 s'annonçait pour lui plein de promesses, malgré le grondement des masses et les répliques des puissants.
Il fallut qu'un général se rebellât, qu'il en entraînât d'autres et qu'ils jaillissent avec leurs maures des marches d'Afrique pour que tout s'écroule.
Il fallut que sa mère et ses tantes participassent à une grève de la fabrique, que sa s?ur se fît tuer dans une émeute pour qu'il fût aussitôt recherché.
Il débuta juillet paré de lumière, il le termina vêtu de kaki...
Il eût bien voulu échapper à tout cela, mais l'Espagne en ce temps-là exigeait qu'on choisisse, et dans son cas, comme dans beaucoup d'autres, cette forme si particulière du destin qu'est la naissance avait choisi pour lui.
Voilà comment on se retrouve un jour saucissonné dans une école...
 
En dépit de son calme apparent et de ses manières policées, par delà le masque fallacieux d'une éducation des plus sévères, Manfred von Esslingen ne pouvait échapper au trouble que suscitait en lui cet homme, sa situation et son destin.
Tancredo eût pu l'apercevoir un jour de tienta, quand en compagnie de la jeunesse dorée sévillane, il se livrait sans retenue aux délices exotiques d'équipées montherlaniennes
Il eût pu l'apercevoir certes, mais il n'eût pu le connaître. Car Manfred n'aurait pas même songé à le regarder. Il y avait les maîtres et il y avait les valets. Il y avait la distinction de ces fiers cavaliers en traje corto et des jolies dames en robes de Paris et ombrelles de dentelle, et il y avait la cohue anonyme et méprisée des peones, des maletillas et des gens de maison.
Ils n'eurent pas même pu se croiser dans une arène, l'un occupant les barreras de l'ombre, l'autre les plus hauts étages du soleil. Ni même dans un ruedo, où Manfred s'était essayé: à l'un les carnes, à l'autre les meilleurs produits des élevages les plus en vogue de ses amis éleveurs.
En 1936, quand l'un se voyait emporté par les torrents de l'histoire, l'autre, attaché militaire auprès des forces factieuses, en contrôlait les écluses. L'un paradait en bottes cirées à la prussienne, l'autre trimait en bandes molletières. L'un vivait pour se battre, l'autre se battait pour vivre. L'un calculait les coordonnées pour l'artillerie, l'autre se terrait dans un trou sous les obus du premier.
Et ils se retrouvaient là, l'un presque objet, l'autre, digne représentant, à tous points de vue, de la race des seigneurs. Le seigneur des hommes et le saigneur des toros.
Pourtant, malgré tout, la raideur hautaine du junker ne parvenait pas à s'imposer à la farouche fierté du gitan. Et cela fascinait l'officier, comme le fascinait cette grâce d'un corps à la fois souple et cambré, comme dans cet instant magique qui, lors d'une passe, alterne la tension de l'attente et le relâchement de l'action. Comme le fascinaient l'énigme et la beauté d'un visage à la fois enfantin et implacable.
Tancredo. Ce nom sonnait comme un appel, héros du mariage mythique du sud et du nord. A lui seul, il incarnait le rêve germanique de soleil et de terres blanches. Tancrède, prince viking de Sicile. Tancrède, chevalier parfait des croisades, prince de Galilée, régent d'Antioche.
A ce Tancredo-là répondait Manfred, prince impérial, bâtard de Frédéric II de Hohenstaufen. Toute l'épopée du Saint Empire Romain Germanique, un résumé de ce désir inextinguible de sud, porté depuis l'aube des temps par les peuples barbares des brumes et des frimas.
Le défi de ce regard et de ce corps, il voulait secrètement l'affronter. Mesurer qui était le plus homme, par delà leur condition, par delà leur race, par delà leur histoire.
"- Nous verrons bien si tu dis vrai et si tu sais toréer."
 
L'Oberscharführer fut d'abord indigné d'une idée qui sortait par trop des cadres d'une éducation frustre que la fréquentation prolongée des SA n'avait guère contribué à affiner. Son plaisir, il le trouvait dans les beuveries à la taverne, les accortes serveuses ou les solides filles de fermes qu'on culbute dans les fossés ou sur la paille, la chaude camaraderie des camps où l'on chante après l'effort ou la bière.
Il affichait un égal mépris pour le blondinet distingué et pour le sous-homme basané. Mais l'idée de la confrontation éveillait en lui une curiosité mauvaise, d'autant que la coutume taurine lui était totalement étrangère et lui semblait parfaitement dégénérée. Il y avait toutefois là, un vague attrait exotique, et surtout, l'espoir secret d'un ridicule possible pour un officier qu'il haïssait, comme tous ceux de sa caste.
Un duel par toros interposés! Cela le changerait des juifs qu'il s'amusait jadis à faire s'affronter pour un quignon de pain dans les ghettos de Lituanie.
Il ne doutait pas un instant du résultat: le sang, la race étaient là; mais lui, le futur de l'Allemagne nouvelle, le fils du peuple, héritier d'une dynastie de mineurs, espérait secrètement la déroute de l'aristocrate honni qui le toisait et l'humiliait.
Et puis après tout, cette responsabilité ne lui incombait nullement.
 
On s'affaira pour trouver deux novillos dans les élevages landais des environs. Les dernières vaches qui avaient passé la frontière avant la guerre, étaient comme souvent en gésine, et leurs propriétaires en avaient conservé les mâles dans l'attente de la fin des hostilités. C'était donc le produit réformé des tientas de Salamanque, d'origine plus que princière, à n'en pas douter, au vu des mensurations.
On chercha aussi à vêtir l'espagnol de lumière, histoire de parer au mieux la victime propitiatoire, mais la quête fut vaine. On ne dégota qu'un ersatz de traje corto, qu'un mayoral, après un désastre d'anthologie, avait abandonné dans sa fuite, avec ses bagages. Il fallu tant bien que mal reprendre l'oripeau, tant les privations avaient réduit le prisonnier à l'essence même de ses muscles et de ses os, même si un régime accéléré avait prétendu à le remplumer.
On convoqua pêle-mêle pour le jour dit, quelques haridelles qui avaient échappées à la réquisition, un cosaque qui avait servi comme lancier en 1919 avec les Blancs de Denikine, un vieux banderillero cacochyme qui parfaisait sa tuberculose dans les bras d'une veuve locale, quelques écarteurs landais, une poignée de notables collaboratifs et leurs épouses, les sympathiques lurons de la Milice locale, ces dames du bobinard, et bien entendu la troupe. Le curé vint aussi, des fois qu'on eût besoin de ses services, flanqué de l'instituteur en embuscade.
Les arènes locales étaient dédiées à la course landaise. L'enclos carré de bois s'ouvrait sur les portes des chiqueros, dans lesquels on enfermait les coursières, qui s'intercalaient avec des burladeros. Pendant trois mois à la suite de la débâcle, on y avait parqués les prisonniers des troupes coloniales, dans des conditions sanitaires abominables. Ni les allemands, ni le gouvernement du Maréchal ne désiraient vraiment laisser divaguer ces "sauvages", à qui l'on prêtait les instincts primitifs et les pulsions incontrôlables que supposait la couleur de leur peau. Les enfants s'étaient apprivoisés et les gens venaient leur porter quelque secours, le peu dont on disposait. Les humbles ont toujours été généreux et compatissants. On ne sait où ils avaient échoué par la suite.
Le sorteo n'avait pas été des plus équitable. Le novillo le plus avenant, le mieux bâti était échu à l'officier, qui n'entendait pas triompher au rabais.
Il n'y avait ni musique, ni paseo, ni décorum. On allait à l'essentiel de la messe taurine, dans sa plus simple et brutale expression. L'automne avait été sec et parsemait d'or et de pourpre le ruedo enherbé. La gelée recouvrait encore les lices. La brume froide de l'aube s'était partiellement levée et les corps échauffés, les souffles embués semblaient en alimenter les derniers lambeaux. Le soleil ne tarderait pas à percer.
Quand le premier novillo jaillit d'un des torils, le visage de Tancredo se métamorphosa. D'emblée, ils se connurent. Finies l'errance, la misère et la peur. Il redevenait prince par la grâce du toro qu'on affronte, qu'on domine et qu'on tue. Il se perdit dans la contemplation émue de la course de la bête, dans ses allures altières, dans ses coups de cornes rageurs dans les burladeros, dans ses instants fugaces d'immobilité où il toisait le monde enserré qui ne pouvait qu'à peine le contenir.
Pénétrer dans le cercle magique prenait des airs d'intrusion dans un territoire insoupçonné. Tancredo le fit crânement, d'un pas ferme et assuré, avec ce haussement d'épaules, ce roulement de nuque et ce mouvement de menton qui traduisent la détermination et le désir d'en découdre.
Du centre du ruedo, le novillo fondit sur lui et entra dans le capote ouvert, cornes en avant, avec les prémices d'une noblesse royale. Passe après passe, les gestes longuement répétés prenaient de l'assurance, le toro réapprenait au gitan d'où il venait et qui il était, jusqu'à la conclusion d'une de ces demi-véroniques qui ne s'inventent pas mais surgissent à l'impromptu du duende le plus pur.
Le tercio de piques ne fut pas de la même eau. Le courage rigolard du piquero d'occasion se trouva vite débordé par l'impétuosité d'une charge farouche. D'autant que faute de mieux, on piquait sans peto, ce qui ne déplut pas au public local, qui s'était accoutumé de mauvais gré à cette décadente novation d'avant guerre. Ce ne fût pas le cas des spectateurs allemands horrifiés de tant de barbare violence. On sait l'extrême sensibilité de ces vaillants militaires, surtout sur le front de l'est! Un quadrupède y laissa la vie, qu'on recouvrit d'une bâche pudique. L'autre alla se faire recoudre dans les coulisses.
Le second tercio se révéla également des plus pittoresques, le banderillo attitré ne manquait pas seulement de souffle. Les crânes attitudes de défi se terminaient invariablement, après des poses plus que distanciées, en courses éperdues et plongeons in extremis dans un callejon salvateur. Le public, qui avait pris fait et cause pour l'animal, s'en esbaudit grandement. Trois banderilles parvinrent, par miracle, à demeurer sur le toro.
Outre le grand El Gallo, qui avait suivi sa carrière, deux autres fées s'étaient penchées sur son berceau taurin. Deux fées aux antipodes l'une de l'autre, mais qui chacune avait soufflé quelque vertu propre à leur pupille. "El Niño de la Palma" lui avait transmis ce répertoire largo, et surtout cette confiance dans l'inspiration, si importante pour un torero d'instinct. Le Maître Domingo Ortega, avec qui il partageait des origines misérables et analphabètes, s'était reconnu dans ce jeune homme hâve et fébrile, à qui il avait remis les clefs du poder et de la domination.
Il se préoccupa donc de réduire en quelques passes de châtiment bien senties les velléités guerrières de son adversaire. Les rires et les moqueries se tarirent, tant la puissance de son toreo, l'élégance de ses gestes et l'autorité de sa personne s'imposaient sans contestations.
Et quand il se planta à quinze mètres pour citer, demeurant dans une souveraine indifférence au péril qui fondait sauvagement vers lui, le silence régnait. En trois passes, la magie impalpable du temple et du poder opéra; et la charge se civilisa pour adopter la suavité d'une cadence de pavane, conclue par une passe de poitrine, d'où le toro jaillit comme dans l'explosion finale d'une violence brusquement libérée.
Quatre séries des deux mains s'ensuivirent, mais quelles séries! Entre chaque passe, selon l'art du Divin Chauve, Tancredo marchait sur le terrain de son adversaire, pénétrait son espace, l'obligeant à répéter inlassablement, et incurvait chaque fois plus sa course pour le lover autour de son corps, dans une spirale infinie.
Tout devenait mouvement de volupté et d'harmonie, comme la course des astres autour du soleil-roi, qui inondait son visage d'une lueur dorée. C'était la houle qui anime l'éclatement obsédant des vagues, les rafales océanes qui se déchaînent puis s'apaisent, la fureur puis l'extase silencieuse pendant l'étreinte.
Et sur ce visage marqué par l'épreuve naquit imperceptiblement ce sourire apaisé qu'on voit dans les confins asiates sur les statues du Bouddha.
Ce fût presque à regret qu'il se fendit pour l'estocade. Une estocade qu'il voulait conclusion parfaite d'une ?uvre accomplie. Un recibir selon les canons du Maître de Ronda, une suerte qu'il n'avait jusque-là jamais pu effectuer selon son v?u.
Il ne fallut qu'un frémissement d'étoffe pour que le toro s'élançât dans une charge maîtrisée par l'apprivoisement de la faena. Il prit l'acier, comme une grâce, qui le pénétra, au ralenti, au plus profond, dans un chuintement soyeux.
L'issue fût immédiate, le toro tituba, lutta en vain quelques instants, vacilla lentement pour s'effondrer majestueusement sur l'arène.
Le public subjugué, tant français que tedesque, ne put retenir ses acclamations. La magie et l'intensité du moment n'échappaient à personne. Devant l'art, le courage et l'émotion, les préjugés cédèrent. Il n'y avait plus là qu'un vainqueur qui tutoyait les dieux, calme, souriant et suprêmement altier, dans la lumière mordorée de l'automne. Il n'y avait plus là que la gloire d'une humanité transcendée, qui avait triomphé des peurs éternelles, par le beau et par le vrai.
 
Piqué au vif, le capitaine n'entendait pas laisser sa part. Il avait lui aussi, peut être plus que les autres, succombé au charme de tant de grâce puissante. Il lui fallait lui aussi son content de triomphe, il lui fallait surtout égaler le gitan, le séduire, le subjuguer, lui en imposer.
Il avait revêtu pour l'occasion son uniforme de gala, vareuse impeccablement ajustée et bottes cavalières éclatantes.
Sûr d'une technique souvent éprouvée dans les campos, il n'entretenait guère de doutes, tant ses prestations avaient été si souvent célébrées et louées par ses relations sévillanes, qui avaient daigné lui reconnaître des vertus exceptionnelles pour un étranger. Il s'était frotté à la quintessence des ganaderias à la mode, et il y avait plu.
Le toro parut, de belle présentation, dans une superbe livrée cardeña. Il adopta d'emblée ce comportement des seigneurs-toros, en s'avançant d'un pas paisible vers le centre du ruedo, d'où il toisa d'un air dédaigneux l'agitation du monde. Aucun appel, aucune sollicitation des burladeros ne parvint à l'émouvoir et à le décider d'en sortir.
L'officier n'avait rien connu de tel. Se risquer ainsi vers le centre, s'aventurer sur un terrain dont il présentait confusément qu'il devenait plus hostile à chaque pas, abandonner le refuge rassurant des planches; tout cela ne manqua pas de le soucier quand il se résolut à marcher à l'adversaire.
Ce dernier ne consentit à s'intéresser à l'intrus, que lorsqu'il fut réduit à pénétrer le dernier cercle de son intimité. Ce fut alors un déchaînement subit et d'une brutalité qui semblait indomptable. Manfred von Esslingen tint ferme aux deux premiers assauts, endiguant tant bien que mal la furia destructrice. Au troisième, il se vit débordé par la rapidité et la puissance de l'adversaire. Il recula, puis, saisi par son impuissance à contenir le fauve, lâcha prise, laissant là son capote pour courir se réfugier derrière les planches.
Certes, il en avait connu d'autres, et la vigueur exceptionnelle du toro ne couvrait pas son repli d'infâmie. Mais son assurance initiale s'en trouva affectée, et les ferments insidieux du doute commencèrent d'envahir son esprit.
Il repartit derechef au combat, préférant aux belles passes posées le réalisme d'un toreo de brega plus approprié à la situation. Il ne fallut pas moins de six piques pour tempérer, un peu, l'ardeur combative du toro. On n'en put donner plus, faute de montures.
Saisissant l'opportunité de prendre le pas sur son compétiteur, le capitaine officia très honorablement aux banderilles, exercice physique dont il maîtrisait les arcanes. Cette réussite qui suscita les bravos de l'audience, eût l'avantage de le rasséréner.
C'est donc l'âme confiante qu'il entrepris, par passes statuaires imperturbables, d'entamer son combat. Si la chose était spectaculaire et valeureuse, et par là propice à épater le profane, elle n'en demeurait pas moins totalement inappropriée à un toro qu'il eût mieux valu réduire. Cela n'échappa guère à Tancredo, qui se saisit d'une cape et se tint prêt.
Par bravade, par ignorance, Manfred alla défier son adversaire en se plaçant délibérément au centre, sur le terrain même du toro, un terrain dont il avait été chassé, et dont il convenait qu'il le réinvestisse plutôt avec circonspection.
La première série se déroula sans encombres. Tout au plus l'?il exercé pouvait-il remarquer que le toro "serrait", obligeant l'homme, en dépit de son rêve d'immobilité, à se replacer avec de plus en plus d'ampleur.
Les deux suivantes marquèrent l'emprise croissante du toro qui prenait le pas en rejetant Manfred vers les planches, en le forçant à se replacer à grand peine, en le bousculant, en le contraignant à des replis successifs et inévitables, en le désarmant à plusieurs reprises.
Ce n'était pas seulement le savoir du jeune homme qui se trouvait mis en cause, c'était sa compréhension de la bête, son intelligence du combat, cet ensemble de réalités instinctives, cette compréhension immédiate et empirique qui fait que l'on est torero. Un toro se sent, il ne se pense pas, et cette vérité essentielle échappait complètement à sa logique cérébrale, et aux prescriptions du manuel.
L'officier se trouva vite réduit à l'extrémité des passes de recours, aux adornos sans conséquences, à une faena de molinetes ou de pechos qui faisaient illusion sur le public néophyte, mais qui ne le trompaient pas, lui.
Désormais, dépassé par la caste du fauve, contraint au repli, la peur s'instillait en lui, se substituant au doute. Une peur irraisonnée, telle qu'il n'en avait jamais connue dans les batailles. Une peur née de l'inéluctable supériorité d'un ennemi tout puissant, irréductible et impitoyable, et de la fragilité chancelante qu'il ne pouvait plus que lui opposer.
Même si les spectateurs se laissaient abuser par le clinquant factice de ses échappatoires, lui savait. Et un regard fugace vers Tancredo le convainquit, qu'il savait aussi.
A défaut d'une victoire impossible, il lui fallait sauver l'honneur. Au moins, ne pas déroger sur cela. En désespoir de cause, il se résolut à une série de manoletinas suicidaires, proposant son corps en gage de sa vaillance.
Le toro reçut cette offrande dérisoire avec une sauvage volupté, projetant à plusieurs mètres son corps disloqué.
Groggy, il tenta de se relever, mais l'impact avait été rude. Dans un voile de demi-conscience, il vit Tancredo surgir du callejon, interposer son corps et faire le quite salvateur.
Ce qu'il vit ensuite appartenait-il au domaine des songes? Nul son, nulle agitation ne lui parvenaient plus. Comme au ralenti, dans une brume dorée, Tancredo enchaînait des passes de rêves, les passes que tout torero aurait ambitionné de réaliser un jour. Et entre l'accomplissement parfait de chaque passe, Tancredo tournait vers lui un visage serein, légèrement narquois, empreint de félicité, comme pour lui dire avec bienveillance et sans morgue: " -Tu vois, c'est cela toréer."
Tout se brouilla soudain.
L'affaire prenait mauvaise tournure. La déconfiture du héros programmé provoqua la panique. Les peones et l'ordonnance de l'officier se précipitèrent en piste pendant que Tancredo éloignait le toro. La blessure n'avait d'apparence rien de grave, le capitaine semblait surtout commotionné et l'on entrepris de le porter, par l'infirmerie, jusqu'à sa voiture.
L'Oberscharführer Günther Erzmann jubilait. Il n'en espérait pas tant et supputait déjà les avantages qu'il pourrait légitimement tirer du discrédit prévisible de l'officier, qui s'était ridiculisé dans ce spectacle grotesque, affectant par là le renom de l'armée et du peuple allemands.
C'est alors que tout sembla se déliter.
Les portes des chiqueros s'ouvrirent, laissant place à la ruée de la horde de coursières et de cabestros qu'on y avait tenue en réserve. La mêlée devint indescriptible entre Tancredo qui s'efforçait de mettre à mort le toro, et la débandade des banderilleros et des soldats venus porter secours au capitaine.
Günther Erzmann se précipita, tel un espontaneo, dans l'arène. L'instituteur et le curé qui avaient subrepticement ouvert les portes, profitant du désordre ainsi créé, appelaient le gitan pour qu'il saisisse l'occasion de s'échapper.
L'Oberscharführer dégaina son arme et se fraya un chemin parmi la confusion des vaches et des soldats qui courraient en tous sens. Il vit Tancredo, à la suite de ses libérateurs, s'engouffrer dans l'obscurité du toril, et comprit que son prisonnier allait lui échapper.
Obnubilé par sa proie, il entreprit de vider son chargeur sur les fuyards.
Ce faisant, il oubliait l'autre prédateur, le toro, qui laissé à lui même, importuné par les coups de feu, chargea le trublion en uniforme, l'encornant d'importance, le prenant et le reprenant, à la cime de ses armures, le traînant interminablement sur le sable empourpré de son sang d'élite, dont il s'enivrait sans nulle cure qu'il fût germanique. Il ne fallut pas moins de deux chargeurs de mitraillettes pour venir à bout de sa rage vengeresse.
Günther Erzmann, connut ainsi une fin wagnérienne, dans le bruit et la fureur, occis par un toro ibère, icône de ce monde du sud qu'il méprisait tant.
 
A l'extérieur de l'arène, sous les platanes dénudés, dans la cohue affolée, le capitaine courbé sur le capot de sa Daimler reprenait ses esprits. Il entrevit le curé et l'instituteur se faufiler hors du toril.
Il croisa alors le regard de Tancredo qui luisait dans la pénombre. La confrontation sembla durer une éternité, étrangement indifférente à la frénésie ambiante. Après une hésitation, Manfred von Esslingen sembla se raviser. Sa décision était prise. Il marcha vers le coffre de l'automobile, l'ouvrit, le désignant à Tancredo. Celui-ci s'y rua.
 
Dans le train qui le portait vers le front de l'Est, Manfred von Esslingen sortit de sa torpeur rêveuse pour discerner à travers le givre des vitres, les plates étendues enneigées, les rares bosquets de bouleaux, les isbas calcinées par la folie guerrière. Reverrait-il un jour les riantes collines de Gascogne, ou les terres rouges d'Andalousie?
Sans le lui demander explicitement, on lui avait vivement suggéré d'aller se faire glorieusement tuer à la bataille. L'idée ne lui était plus aussi séduisante que naguère, quand le jeune officier dressé au sacrifice, s'imaginait alors un valeureux dessein de mort héroïque au combat.
Depuis, trois années de campagnes, et surtout Tancredo, étaient passés, l'appelant au désir et à la vie.
Il alluma posément une cigarette, et absent aux rires gras et aux chants tristes des compartiments voisins, il se prit à sourire de cet air détaché qu'il avait acquis de Tancredo.
Il portait à jamais avec lui, le souvenir de leurs étreintes d'une nuit, de ses cheveux bouclés, de ses mines tour à tour mutines et graves, de sa douce domination, des estocades reçues et désirées, de la tendre et virile domination consentie.
Il l'avait vu partir à l'aube, à la dérobée des gardes, et se fondre dans le brouillard.
Il s'était retourné, à la lisière des limbes, et son ultime salut célébrait l'espoir des retrouvailles, quand tout se serait apaisé.
C'est cette promesse que Manfred nourrissait désormais aux portes du chaos.

 

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