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TE SOUVIENS -TU, MANUEL ?
 
 
 
 
La luna es una bruja
Una bruja que baïla…
(La lune est une sorcière
Une sorcière qui danse…)
 
 
- Manuelito, dis-nous tes jolis mots… s'il te plaît, Manuelito, des mots pour nous bercer.
 
Dehors le ciel revêt son boléro d'étoiles. La camionnette roule… Madrid ? Grenade ? Cordoue la Blanche ? Peu importe…elle roule… et les kilomètres de nuit s'éternisent sur un ruban d'asphalte. Juan somnole déjà, son lourd visage de picador collé contre la vitre. Dans les regards et dans les rêves de ces hommes de l'ombre, il y a toute la chaleur de l'amitié d'une cuadrilla en éternel voyage vers…l'Autre ville.
 
- Manuelito, s'il te plaît…
 
Et dans la douce pénombre de la voiture, la voix de Manuelito, banderillero-poète, comme une petite musique magique.
 
 
La luna es una bruja…
Sorcière…
La lune danse
La nuit à marée basse
Sur des sables d'orage
 
Petite mort qui peint
Des moustaches de soie
A l'errance des chats
 
La nuit…
Comme une amante…
 
A l'ourlet de la route, la brune respiration d'une brise d'été gonfle les oliviers. Noirs et tordus sur la colline, ils semblent la sombre réplique de la voie lactée qui s'allonge là-haut.
Le fourgon est comme un ventre, un ventre lourd de mère aux viriles odeurs, un ventre chaud qui file vers l'éclatante lumière des portes qui s'ouvriront demain, là-bas…sur le sable brûlant…
 
 
Quand le soleil éclate
En grenade écarlate
Son jus de fruit trop mûr
Ruisselle sur l'arène
 
Et sur le sable d'or
la montera
" boca abaja "
comme un insecte noir
 
à toi Maestro
Puise dans l'invisible
Des draps de toile douce…
 
 
Mais les mots sont trop pauvres pour chanter la passion, celle de Manuel à servir chaque jour un fascinant Maestro au sommet de sa gloire. Trop pauvres pour traduire cette complicité qui se noue chaque soir dans l'odeur âcre et fauve du creuset de l'arène. Etonnante alchimie d'attirance et rejet au centre d'un bouquet aux étamines d'or.
 
 
Mon pêcheur de lumière
Mon danseur d'absolu
Mon dompteur de nuages
Aux sandales de sable…
 
La main se vêt d'étoffe…puis la passe s'étire… s'étire… et l'homme tant aimé au sourire d'enfant dessine des rubans de trincheras suaves, muletazos de rêve d'une lenteur si douce que le temps s'y suspend. A ces moments magiques, le cœur de Manuel est prêt à éclater. Beau à crier le silence ! Et quand la lame brille, quand la foule se tait, que tout semble figé, Manuel sent monter du fond de ses entrailles le chant profond du monde. Dans son adulation, il occulte les broncas…les coussins… les huées…ces après-midi noires où les gradins s'agitent en houles menaçantes. Le Maestro est son Dieu.
 
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La nuit, les arbres poussent des cornes décharnées qui fouaillent les nuages. Ils s'enfuient loin…toujours plus loin…sur des routes brûlées, vers des plazas de rêve où l'insaisissable lumière sculpte la peur des fauves sur l'ocre de la piste.
 
Dans les prairies là-bas
Les taureaux ont des yeux
De silex
Et de feu…
 
Mais sur le sable blond
Fiévreux
Ils sentent dans le vent
L'empreinte du néant
 
Le mensonge est si noir…
 
 
Mira, mira, mira…
 
Ce taureau… là-bas… au bout du long tunnel, reçu à " porta gayola " comme un feu d'artifice. Trajectoire sauvage d'une bête superbe, mufle brillant de bave, flancs labourés de spasmes, une tête d'auroch et des cornes poignards. Gitanillo, taureau d'anthologie, cueilli dans la muleta, lentement enchâssé dans la douce mouvance, la distance parfaite, " templé " jusqu'à l'extrême. Taureau noble et si brave…union quasi-mystique…et dans le soir bleuté…orange…le mouchoir de l'indulto, sésame douloureux vers de vastes prairies et des vents d'herbes folles.
 
Comme la vie est belle, ces nuits de lune rousse, quand les taureaux graciés rêvent sous les étoiles !
 
Souvent la corne frôle
L'aile du gilet d'or
Alors…
La soie brode un frisson
Sur la cible mouvante
 
Mais quand la corne grave
Son tatouage rouge
Le temps tisse un suaire
 
Blanc…
Blanc comme…
 
Et le cri s'est fiché, comme une épée glacée, sur la foule en délire.
 
La mort a des yeux rouges quand les taureaux se jouent, étrange bilboquet, d'une poupée dorée à la pointe des cornes.
T'en souvient-il, Manuelito ? Terrible après-midi, racinée dans ta tête. Le sable avait des taches de larmes et de sang... mais cette fois encore la mort s'était enfuie, vaincue dans un desplante.
 
Et cette fille, Manuel ?
Trouvée un soir d'orage dans une ville moite aux accents de salsa brûlant les derniers feux d'un été finissant.
Une fille maudite…belle comme un vitrail, avec dans ses cheveux des frissons de flamenco et dans ses yeux cet éclair noir des gitans de Grenade.
Une fille maudite… chevilles cerclées d'or, dansant sur un trottoir au plus fort de l'averse, illuminant la rue de sa blondeur de lin.
Esmeralda de pacotille…
 
Maudite !... Alors le maître avait changé.
Son poignet s'était ralenti, sa hanche s'était éloignée de l'étreinte noire des fauves, sa cape avait molli et le spectacle affadi l'avait propulsé à la une des journaux people au rythme des soirées futiles.
La saison s'était immobilisée dans une torpeur annonciatrice de jours mauvais.
Au-dessus du sable les huées et les sifflets couvraient les cris des martinets. Enlisé dans la médiocrité par les semelles de plomb de ses ballerines, le maître s'étiolait…
Rappelle-toi Manuel, comme tu étais malheureux…
Rappelle-toi cette saison pour rien, là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique… une saison d'incertitude, d'amertume et de doute…une saison maudite…
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Mais, au retour, les routes s'étaient à nouveau ouvertes, rubans de lumière vers la gloire retrouvée.
Et tout avait recommencé comme avant.
Les faenas profondes, magiques, les foules debout et ces merveilleuses sorties à hombros dans la pénombre bleutée des soirs de triomphe.
Tout comme avant…presque comme avant…
Manuel le sentait bien. Dans l'ourlet d'une cape, dans un abandon du poignet, à la pointe d'une épée il y avait un imperceptible soupçon de mélancolie. Dans le regard du maître passaient parfois des oiseaux migrateurs en recherche d'ailleurs.
Dans la ronde du fourgon qui l'amenait de nouveau de ville en ville, Manuel chantait toujours ses mots d'amour…ses mots étranges…
Pourtant les soirs d'orage, quand les éclairs plantaient leurs banderilles d'or à l'horizon, quand les arbres le long de la route se mettaient à danser dans le vent, ses mots parlaient d'une fille…
 
Une fille maudite
Qui allait revenir
Danser sous la lune
Une sorcière blonde…
 
 
- Dis, Manuelito, dis-nous encore…encore…
 
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Mais Manuel n'entend plus. Depuis longtemps déjà, ses yeux ne savent plus les grands jardins perdus au creux des villes blanches, l'aveuglante lumière, les dentelles du sable aux sabots des taureaux.
 
Aujourd'hui, les bêtes qui le hantent ont des regards de suie aux cernes d'au-delà. Leurs mufles cherchent en vain des étoffes de soie sans cesse évanouies, leurs pattes de granit n'effleurent maintenant que la froideur du sable. Sur des murs blancs et lisses, leurs cornes se balancent aux oliviers noueux et des papiers fanés flottent à leur garrot.
 
Manuel n'entend plus les vivas de la foule, les clochettes des mules, les voix de ses amis dans la vieille voiture…
 
 
Sans relâche, il feuillette le livre de sa vie déchirée en poursuivant des mots, les derniers qui pourraient à tout jamais fixer cette émotion terrible…instant où le Maestro dans le soleil brûlant d'une arène dacquoise s'est avancé vers lui… pour couper sa coleta.
 
C'était il y a longtemps…ou bien peut-être hier…
 
Depuis ce jour d'été où tout s'est arrêté, ses souvenirs s'estompent, sa mémoire défaille. Il marche vite…et seul… dans cette maladie- brouillard qui efface son passé.
 
Alors, quand vient la nuit, il chante doucement dans cette maison blanche où il est enfermé, des poèmes étranges…qui parlent de sorcières…de sable…et de lumière…
 
 
La luna es una bruja
Una bruja que baïla…

 

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